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L'histoire du fort
À l’entrée de l’estuaire de la Charente, l’Île Madame occupe une position stratégique : à la fois proche de Port-des-Barques, tournée vers l’Île d’Aix, et en vis-à-vis de Fouras. Ce petit territoire, accessible par la Passe aux Bœufs, se trouve au cœur d’un paysage maritime puissant… mais aussi au cœur d’une histoire militaire, logistique et humaine intimement liée à l’Arsenal de Rochefort.
Le Fort de l’Île Madame n’est pas un “fort isolé” : il appartient à un ensemble défensif plus vaste, conçu pour surveiller l’estuaire, protéger les routes maritimes, et empêcher qu’un ennemi puisse menacer Rochefort et son arsenal. Au fil des siècles, le lieu change de forme, se renforce, puis se transforme, jusqu’à devenir un site de mémoire, marqué par ses usages successifs.
Dès la fin du XVIIe siècle, la monarchie cherche à sécuriser la façade atlantique. Rochefort, fondé comme grand port militaire, devient une pièce maîtresse de la puissance navale française : on y construit, équipe et ravitaille des navires. Mais ce système est vulnérable : l’accès à l’estuaire doit être contrôlé, et les approches littorales doivent être armées.
C’est dans ce contexte qu’apparaissent, sur l’Île Madame, les premières installations défensives :
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1685 : mise en place de deux batteries.
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1695 : nouvelle batterie implantée près de la Passe, afin de renforcer la défense du passage et de l’estuaire.
Ces dispositifs ne sont pas seulement des “canons posés sur une côte”. Ils s’intègrent à une logique de feux croisés : chaque ouvrage soutient un autre ouvrage, pour contrôler les voies maritimes et dissuader toute approche hostile. L’Île Madame devient ainsi un élément du “verrou” qui protège Rochefort.
L’histoire du Fort de l’Île Madame
Un verrou pour protéger l’Arsenal de Rochefort

1703 : la redoute de Rousselot, une fortification structurée
Au début du XVIIIe siècle, le site gagne en cohérence architecturale. En 1703, l’ingénieur Christophe Rousselot construit une redoute carrée (environ 36 mètres de côté), dotée d’un fossé et d’un système d’accès contrôlé (pont). Son implantation s’organise en dialogue avec les fortifications voisines, notamment le fort Vauban de Fouras, afin de renforcer la surveillance et le contrôle de la zone.
Cette redoute marque un tournant : on passe de positions d’artillerie à une fortification plus “pensée”, plus durable, capable d’accueillir une petite garnison et de fonctionner avec une certaine autonomie.

1826 : un site équipé pour tenir

Au XIXe siècle, avant même la grande transformation du fort, les documents mentionnent un ensemble déjà organisé. En 1826, la redoute est décrite avec plusieurs éléments caractéristiques d’un ouvrage militaire opérationnel :
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un corps de garde (environ 12 hommes),
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un magasin d’artillerie,
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une poudrière,
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un four capable de fournir 50 rations,
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un logement pour un officier.
Ces détails sont précieux : ils montrent que l’Île Madame n’est pas qu’un point de tir, mais un lieu où l’on peut vivre, stocker, gérer, et tenir un service militaire sur la durée. On y retrouve déjà la dimension logistique qui relie l’ouvrage à l’organisation générale de Rochefort : défense, ravitaillement, surveillance, discipline.
1847–1853 : naissance du “fort” tel qu’on le voit aujourd’hui
La période 1847–1853 correspond à une transformation majeure. L’ouvrage prend l’ampleur d’un fort complet :
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construction d’une caserne voûtée sur trois niveaux, dimensionnée pour accueillir une garnison pouvant atteindre environ 250 hommes ;
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renforcement des ouvrages ;
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mise en place d’une batterie orientée vers la rade de l’Île d’Aix ;
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modifications des remparts et de la circulation interne (avec notamment la suppression d’un cheminement de ronde dans les états décrits).
Cette phase du XIXe siècle donne au lieu une grande partie de son visage actuel : une architecture plus massive, un espace pensé pour loger et organiser une troupe, un site capable de répondre aux exigences militaires de l’époque.

La Commune de Paris désigne la période révolutionnaire qui a eu lieu du 26 mars à la « semaine sanglante » du 21-28 mai 1871. Durant cette période, plusieurs insurrections contre le gouvernement, issu de l’Assemblée nationale tout juste élue au suffrage universel, entraîna une organisation ouvrière de la ville ainsi qu’un gouvernement prolétarien. Plusieurs autres villes de France furent touchées par cette crise politique (Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Toulouse, Narbonne, …) rapidement réprimée à travers des milliers d’exécutions.
Les prisons de Paris, de Versailles et des environs étant surpeuplées, 28 000 détenus ont été parqués comme des forçats dans d’atroces conditions sur les pontons de marine et dans des forts situés à Brest, Cherbourg, Lorient, Rochefort.
Dans l’arrondissement maritime de Rochefort, on a répertorié environ 5 500 prévenus internés. Quelques 5 500 personnes, parfois très jeunes, furent arrêtées sur de simples soupcons ou actes de délation puis internées dans les forts du littoral charentais et dans les pontons – prisons.
Suivant les instructions du ministère de la Marine, le préfet maritime fit occuper d’abord les forts des îles d’Aix (Liédot) et d’Oléron (les Saumonards et la citadelle du Château). Par la suite, les autres forts de l’île Madame, Boyard, Enet et Fouras furent également occupés.

Par manque de place dans les forts pour interner tous les prisonniers, le préfet maritime décida d’utiliser les quatre navires disponibles dans le port de Rochefort et qui pouvaient être armés en navires-prisons (ou «pontons-casernes» selon la dénomination officielle). Des casernes où le régime était particulièrement dur. Les quatre frégates concernées étaient l’Orne, la Foudre, la Pandore et l’Iphigénie.
L’Orne, frégate récente à hélice (lancée en 1862) mais de conception ancienne ne servait plus que de « transport-écurie ». Elle fut la première à transporter des forçats en Guyane et en Nouvelle-Calédonie, avant la guerre de 1870. Elle était équipée de cages pour répondre à sa mission. On estime à environ 900 le nombre d’individus qu’elle pouvait recevoir. Entre le 1er juin (date d’arrivée en rade) et le 31 octobre (date de rentrée au port), plus de mille personnes y ont été internées.
La Foudre, la Pandore et l’Iphigénie ne naviguaient plus et servaient d’entrepôts, en attendant leur démolition. Les pontons furent occupés à partir du 4 juin. La frégate à voiles l’Iphigénie, arrivée en rade le 3 juillet 1871, acheva sa mission le 4 novembre suivant, soit trois semaines après le départ des 38 insurgés pour le fort de Fouras. La radiation du bâtiment interviendra en 1873, après 46 ans de service.
«Tous les insurgés que je vous ai annoncés seront dirigés sur La Rochelle. Placez les premiers arrivés au fort Boyard, puis employez le fort de l’île Madame… » (extrait d’un télégramme officiel du 27 mai 1871).
Le 6 juin 1871, le fort de l’île Madame reçoit ses premiers prisonniers : 91 prévenus . « Comme ceux qui suivront, ils sont logés dans les sous-sols, couchent sur la paille, mais ils ne manquent ni d’air ni de lumière, grâce au double fossé. Le fossé intérieur sert de lieu de promenade ».















